Hands-off ou La sagesse du non-agir

Quand j’ai vu cette photo, j’ai été émue.

Saisie par le chemin parcouru.

Ces mains en retrait,

qui se tiennent l’une à l’autre,

qui se parlent et qui observent chaque situation,

chaque morceau de seconde

pour savoir si elles doivent bondir, agir ou se retenir.

Là, tel un filet.

Elles ont d’abord appris à entrer, violer, extirper les bébés du sein de leur mère.

Elles frissonnaient. Elles avaient cela en horreur.

Ces mains qui déjà, ostéopathes cherchaient à se placer le plus en retrait possible. Minimalistes dans leurs actions.

Elles sentaient dans ces actions systématisées lors des naissances une violence.

Puis, libérées du carcan des études de sage-femme, elles se sont réjouies de rester à distance, laissant faire ce binôme de la mère et de l’enfant,

nouveau-né naissant par lui-même et femme s’ouvrant sur son passage.

Elles ont observé le temps que prenaient ces enfants.

Nouvel apprentissage réjouissant !

Mais un « non-agir » quelque peu naïf parfois…

Une situation, puis une autre…

Quelques fois, une urgence,

glisser un doigt ou deux, voire une main entière,

tâter, comprendre ce qui bloque, sentir le mouvement, le besoin du moment, l’intention et le bon vecteur de force dans cet instant.

Un soupir ou un cri de soulagement d’une femme, et les premiers gargouillis d’un bébé un peu sonné.

L’intervention a semblé justifiée. Mains utiles…

La peur qui naît ensuite de ces évènements et le mental qui s’agite.

Et si…

Et si mes mains n’avaient pas pu trouver la clé ?

Et si l’intervention était venue trop tard ? Et si ce bébé était resté coincé ?

Et si ?…

Et ce sont les fois suivantes,

fébriles,

que les mains se tiennent l’une à l’autre,

palpitantes, comme ce cœur de sage-femme qui doute,

prêtes à bondir.

Si la peur et la fatigue l’emportent,

elles surgissent.

Viennent tâter cette petite tête couronnée,

vérifier son avancée, tenter de l’aider,

viennent crocheter une épaule qui tournait déjà sur ce périnée.

Bébé arrive,

gargouille, respire, rosit, et les mains reculent…

Regrettant déjà d’avoir manqué de confiance cette fois-là

et d’avoir bondi au lieu de se tenir tranquilles.

Puis peu à peu l’expérience s’affine.

Les mains apprennent de leurs maladresses.

Autant du « trop » que du « pas assez ».

Peu à peu la sérénité revient.

Le cœur efface la peur pour se connecter à l’instant,

prend confiance et sait reconnaître ou sentir où se trouve la place du non-agir,

où se trouve la place de l’action juste.

Il arrive encore que mes mains se parlent, se raisonnent :

« On y va ? On n’y va pas ? »

« Besoin ? Pas besoin ? »

Mais quelle évidence que les mains les plus accueillantes, celles qui devraient toucher les premières un nouveau-né sont celles de ses propres parents !

Pas celles d’une inconnue ni même d’une amie !?

Qu’il est tentant pourtant de voler ce premier contact avec ce petit ange mouillé,

chaud, doux et gluant qui fait palpiter les cœurs et se sentir tellement vivant.

Pas étonnant que des millions, milliards de petits humains se fassent intercepter par ces mains étrangères qui ne sont pas celles qui les ont attendus, appréhendés et caressés à travers la peau d’un ventre pendant plusieurs mois.

Un petit deuil d’abord de devoir renoncer à ce contact si agréable.

Cesser d’être une voleuse.

Sages-femmes et obstétricien-ne-s kleptomanes de ce premier contact avec la vie qui ne devrait pas leur appartenir.

Puis finalement, renoncer à voler cette place pour un jeu qui en vaut la chandelle.

Je n’ai rien vu dorénavant de plus beau, émouvant qu’une naissance que lorsque je m’y suis sentie inutile, de trop.

Lorsque l’enfant émerge,

reculer,me fondre dans les murs.

Et la puissance, l’émotion de cette famille peut prendre toute sa place.

Disparaître et leur rendre l’intégralité de cette rencontre qui leur appartient.

C’est pour autre chose que les petites mains s’agitent dans la discrétion,

pour apporter du confort dans l’instant,

glisser un oreiller, apporter une bouillote, une tisane, une couverture,

silencieusement,

comme si une fée invisible venait devancer les besoins matériels.

Et repartir chez soi.

La satisfaction est là,

Si la femme s’est sentie actrice,

si le-a partenaire a trouvé sa place,

si l’enfant s’est senti considéré dans sa naissance (si nous pouvions le lui demander…)

Mais garder son humilité car chaque enfantement m’apporte son lot d’apprentissage.

Virer la peur et la naïveté.

Toujours entretenir la confiance, ne pas oublier la vigilance.

Satisfaction d’avoir senti que c’est grâce à la simple présence apaisée d’une sage-femme aux mains calmes que l’instant s’est déposé.

Et que cette famille s’est sentie suffisamment en sécurité pour s’ouvrir à cette naissance,

qu’elle l’a écrite avec ses propres couleurs,

créant sa propre symphonie sans les fausses notes d’une étrangère.

Et la lumière fut.

Eléonore (texte) , Laura Boil Photography (photo)